Enquête FO Hebdo

LA NÉGOCIATION D’UNE CONVENTION COLLECTIVE TOURNE AU DRAME

LA NÉGOCIATION D’UNE CONVENTION COLLECTIVE TOURNE AU DRAME

À l’ombre des projecteurs, les travailleurs du cinéma ne sont couverts par aucune convention collective. Les seuls textes existants, datant de 1950 pour les ouvriers et de 1960 pour les techniciens, n’ont jamais été étendus. Celui de 1967 pour les acteurs ne l’a été que partiellement. Avec le temps, certaines dispositions sont devenues obsolètes. Il existe bien des grilles de salaire régulièrement actualisées qui font office de référence, mais rien n’oblige les employeurs à les respecter. Quant aux heures majorées la nuit ou le dimanche, c’est presque de la fiction.

«Dans le cinéma, au moment de l’embauche il y a toujours de petits arrangements, explique Éric Krissi, du syndicat FO des techniciens et réalisateurs de la production audiovisuelle et cinématographique FORTAC. Les employeurs font bien référence à la grille, mais généralement c’est pour y déroger en proposant un salaire inférieur de 10, 20 ou 30%.»

Pour fixer des conditions minimales de travail et de rémunération aux ouvriers et techniciens (scripts, monteurs, maquilleuses, régisseurs, ingénieurs du son..), une convention collective de la production cinématographique est en négociation depuis huit ans. Le principal point d’achoppement concerne le montant des salaires, qui divise petits et gros producteurs, à couteaux tirés depuis l’hiver dernier.

Un texte instaurant des salaires corrects et des majorations pour les heures supplémentaires ou de nuit avait été signé en janvier 2012 par plusieurs syndicats de salariés dont FO et l’API, organisme patronal regroupant les majors du cinéma (Pathé, UGC, MK2, Gaumont). Mais il ne couvre pas l’ensemble de la profession, comme le revendiquait FO. La promesse de poursuivre les négociations pour les acteurs et les personnels permanents est restée lettre morte.

Baisse de 40% de salaire pour les techniciens

Si ce texte était étendu, les producteurs indépendants, qui revendiquent 95% des films produits en France, crient à la mort du cinéma d’auteur. Ils estiment qu’ils n’auront pas les moyens de verser les salaires fixés par cette convention, calibrée pour les majors du cinéma. Ils prédisent la mort chaque année de 70 longs-métrages, 600 courts-métrages, 180 films publicitaires et la mise en péril de 15.000 à 20.000 emplois. Car selon eux, ce phénomène ne ferait qu’augmenter le nombre de tournages à l’étranger.

Regroupés au sein des organisations patronales APC, AFPF, SPI et UPF, ils ont appelé ces derniers mois à manifester et ont lancé une pétition signée par de grands noms du septième art. Ils ont cessé de siéger dans les commissions professionnelles qui accordent les subventions. Ils ont également élaboré, en janvier 2013, une convention concurrente couvrant cette fois tous les métiers du cinéma, mais socialement plus pauvre. FO, qui participait aux négociations, ne l’a pas signée.

«C’était inacceptable, dénonce Éric Krissi. Ils proposaient une rémunération inférieure de 30% à 40% aux tarifs actuels. Ils institutionnalisaient la baisse de salaires en échange d’une participation aux recettes du film. Cette pratique existe déjà et les techniciens n’en voient jamais la couleur, même si le film marche bien. En prenant en compte la future négociation sur les intermittents, la perte de pouvoir d’achat aurait pu atteindre 50% par an.»

En février, FO et d’autres syndicats ont appelé les techniciens à manifester devant le théâtre du Châtelet, où se déroulait la 38e cérémonie des César. Dans la foulée, la ministre de la Culture s’est engagée par écrit à étendre la convention de l’API au 1er juillet. Un médiateur, Raphaël Hadas-Lebel, a été nommé le 28 mars et les négociations ont repris mi-avril. Les petits producteurs revendiquent une refonte complète du texte et un régime spécifique pour les films à petit budget. Dans la convention, une clause prévoit déjà un abattement sur les salaires durant cinq ans pour les films à moins de 2,5 millions d’euros et les documentaires à moins de 1,5 million d’euros, soit une quarantaine de films. Mais pour les indépendants, cette dérogation doit être permanente et s’appliquer aux films jusqu’à 4 millions d’euros. Une étude d’impact économique sur les films «fragiles» a été lancée par le médiateur. Pour FO, il est inimaginable que les ouvriers et techniciens servent de variable d’ajustement dans le financement des films.

 FO Hebdo - Mai 2013

Enquête FO Hebdo

L’ÉCONOMIE DU CINÉMA À BOUT DE SOUFFLE

Derrière les paillettes du Festival de Cannes qui vient de s’achever sur la Croisette, les coulisses du cinéma ne sont pas rutilantes. Comme l’industrie automobile ou l’agroalimentaire, le septième art se fait rattraper par l’austérité.

Avec 279 longs-métrages dont 209 d’initiative française, le nombre de films produits dans l’Hexagone n’a jamais été aussi élevé que l’an dernier. Pourtant, le budget alloué à la production cinématographique –1,32 milliard d’euros– a baissé de 3,4% sur la même période, une première historique. Le recul est même de 5,5% pour les films français. Et le mouvement devrait se poursuivre en 2013.

Les films les plus chers, dont le budget dépasse 10 millions d’euros, résistent à la crise. Leur nombre a même augmenté de 10% l’an dernier. Ce sont les films dits «du milieu», entre 4 et 7 millions d’euros, qui sont les plus touchés, avec une baisse de 22% selon l’observatoire de la fédération patronale Ficam.

Avec le secteur audiovisuel, auquel elle est très liée, l’industrie du cinéma emploie 24.000 permanents et 138.000 intermittents (lire encadré page suivante). On y trouve des professionnels de la production, de la réalisation, du montage, de la mise en scène, de l’interprétation...

Si le salaire mirobolant des étoiles du cinéma comme Dany Boon ou Daniel Auteuil a fait polémique en début d’année, la grande majorité des salariés techniques et artistiques voient leurs revenus baisser. Quant aux négociations sur une convention collective, elles n’ont toujours pas abouti huit ans après leur lancement.

Le système de financement du cinéma, alimenté pour près d’un tiers par la télévision, ne semble plus adapté à l’ère d’Internet et de la numérisation (lire encadré en page précédente). L’an dernier, l’investissement du petit écran a baissé de 12,6%. Et il s’est concentré sur les films à gros budget. Avec la concurrence des nouvelles technologies et notamment de la vidéo à la demande, les chaînes n’ont plus l’exclusivité des rediffusions. Pour s’assurer une forte audience et surtout les recettes publicitaires qui vont avec, elles misent sur les films à gros budget, avec leur lot de stars.

Budget en baisse de 5,5% pour les films français

«Depuis des années, nous sommes les variables d’ajustement des films à petit budget, dénonce Franck Guilbert, Secrétaire général du syndicat des artistes SNLA FO. Alors que les cachets des stars deviennent indécents, le salaire des acteurs n’a pas été augmenté en 2009. En général, sur les courts-métrages on joue gratuitement, on nous dit que ça fait partie de notre promo. Pour nous, tous les gens qui travaillent à un film doivent être payés. S’il n’y a pas d’argent, on ne le fait pas.»

Avec la baisse des moyens, les conditions de travail se dégradent. «Les périodes de tournage raccourcissent mais les journées s’allongent, les équipes techniques doivent aller de plus en plus vite, ajoute-t-il. On défend les salaires mais aussi la qualité des films. Des conditions délétères n’offrent pas un climat serein aux acteurs.»

Les tournages de films à l’étranger, notamment en Europe de l’Est, sont devenus monnaie courante car les salaires y sont plus faibles. Selon la fédération FICAM, ce phénomène touchait 31% des films d’initiative française en 2012 contre 23% en 2011. Dans le même temps, les tournages en France ont baissé de 13%. Pour les industries techniques, le manque à gagner représente 21,6 millions d’euros.

Autre inquiétude, les caisses du Centre national de la cinématographie (CNC), un système autofinancé à 100%, vont être ponctionnées par l’État. «Pour la première fois dans l’histoire du CNC, la loi de finances de 2013 instaure un plafonnement des ressources et un cinquième va partir dans le budget de l’État, dénonce Franck Guilbert. C’est une baisse de 150 millions d’euros par an, qui aura des conséquences pour la production et la numérisation du patrimoine. Le problème du cinéma, c’est plutôt son sous-financement.»

Pour le SNLA FO, la solution pourrait être d’instaurer une participation des fournisseurs d’accès à Internet. D’une somme allant de 5 à 7 euros pour 22 millions d’utilisateurs, elle rapporterait plus d’un milliard d’euros par an.

Clarisse Josselin
cj@force-ouvriere-hebdo.fr

FO Hebdo - Juin 2013

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