CES VÊTEMENTS QUI NOUS RENDENT MALADES ET QUI TUENT LES TRAVAILLEURS

Enquête Force Ouvrière Hebdo

CES VÊTEMENTS QUI NOUS RENDENT MALADES ET QUI TUENT LES TRAVAILLEURS

fo-hebdo-juin-2013-3079-imag.gifL’industrie textile utilise de plus en plus de substances chimiques nocives pour fabriquer les vêtements ou les chaussures. Du bas de gamme au haut de gamme, nos habits contiennent des produits dangereux pour la santé. Si ces molécules empoisonnent les consommateurs, les travailleurs du secteur, d’un bout à l’autre de la chaîne, sont encore plus exposés. Force Ouvrière s’est saisie de la question.


Quatre vingts milliards de vêtements sont fabriqués dans le monde chaque année. Pour donner à nos habits des propriétés séduisantes, les fabricants ont recours à de nombreux produits chimiques à toutes les étapes de la production. Conséquence: des dégâts sanitaires et environnementaux à tous les niveaux. Les polluants intoxiquent les travailleurs qui fabriquent les articles en textile et en cuir, mais aussi ceux chargés du transport et, en bout de chaîne, ceux de la distribution et de la vente. Les substances chimiques dangereuses se répandent dans l’environnement, notamment lors du lavage des articles ou à la fin de la vie des vêtements, polluant nappes phréatiques et terres agricoles.

Le consommateur n’est pas épargné puisque ses vêtements sont truffés de substances chimiques nocives pour la santé, dont certaines sont cancérigènes ou classées parmi les perturbateurs endocriniens.

Sur quarante vêtements pour enfants testés par le mensuel 60 Millions de consommateurs (février 2009), neuf contenaient des phtalates en quantité supérieure au seuil fixé par l’Union européenne. Une substance répertoriée parmi les perturbateurs endocriniens.

L’association Greenpeace a elle aussi mené l’enquête. Sur 141 articles de vingt grandes marques de vêtements (dont Zara, Levis, C&A, H&M et GAP) achetés dans 29 pays et fabriqués principalement dans l’hémisphère Sud, près des deux tiers des vêtements analysés (soit 89 articles) contenaient des éthoxylates de nonylphénol (NPE), des substances utilisées comme détergents lors de la fabrication des textiles et qui deviennent dangereuses une fois disséminées dans l’environnement. Trente et un articles portant des inscriptions en plastique «plastisol» contenaient des phtalates, dont certains en concentration très élevée.

Certaines marques, comme H&M ou Zara, ont annoncé qu’elles n’utiliseraient plus de produits dangereux dans la chaîne de production de leurs vêtements. Une démarche salutaire et nécessaire, mais insuffisante car ces engagements sont souvent partiels et ne sont pas contrôlés par un organisme indépendant. Il reste beaucoup à faire pour protéger les travailleurs de l’industrie textile.

ENGAGEMENT PARTIEL

La production de textile, habillement et chaussures est aujourd’hui essentiellement localisée dans des pays à bas coûts salariaux, Bangladesh en tête, où s’approvisionnent les marques internationales. L’effondrement de l’usine de textile Rana Plaza au Bangladesh, qui a fait 1 127 morts parmi les 3.000 ouvriers à leur poste au moment du drame, le 24 avril, a braqué les projecteurs sur les conditions de travail épouvantables des ouvriers du textile dans ce pays, deuxième exportateur mondial de textile derrière la Chine depuis 2011. Au Bangladesh comme dans d’autres contrées d’Asie ou en Inde, ouvriers et ouvrières manient sans protection, à longueur de journée et de nuit, des produits toxiques. Un documentaire édifiant, diffusé sur Arte en juillet 2012, intitulé «Du poison dans nos vêtements», donne notamment la parole à un médecin de Tirupur. Autour de cette ville du sud de l’Inde, qui compte près de 10.000 usines textile et une activité importante de teinture, le nombre de cancers a été multiplié par deux en dix ans.

En Europe, travailleurs et consommateurs sont aussi exposés aux poisons contenus dans les articles en textile ou en cuir. Il existe bien une législation européenne qui fixe des seuils aux substances chimiques ou en interdit certaines (règlement REACH), ainsi qu’un système rapide d’échange d’informations sur les produits non alimentaires dangereux (RAPEX). Mais on retrouve régulièrement des substances interdites dans les articles importés. Après des cas d’allergies graves à des fauteuils chinois en Finlande et au Royaume-Uni en 2007, puis à des fauteuils «relax» vendus par Conforama en 2008, le Diméthylfumarate ou DMFU, un anti-moisissure contenu dans de petits sachets glissés dans le rembourrage des fauteuils ou dans les chaussures, a été mis en cause. L’Union européenne a finalement interdit, en 2009 (en tout cas à une concentration supérieure à 0,1mg/kg), ce produit responsable de brûlures et affections respiratoires à grande échelle.

Quatre ans après, les signalements de réactions allergiques continuent. Depuis l’ouverture en 2012 d’une enquête de la Direction de la consommation (DGCCRF), quelque 8.300 paires de chaussures ont été retirées de la vente ou ont fait l’objet d’un rappel. La substance incriminée cette fois-ci est le chrome VI, une substance «issue d’un tannage mal maîtrisé», selon la DGCCRF.

Mais combien d’articles contenant des produits nocifs passent la douane sans contrôle et intoxiquent salariés et consommateurs en Europe et en France?

Chez Pimkie, qui emploie plus de 1.500 salariés dans ses magasins français (6.000 dans 26 pays), à l’initiative du syndicat Force Ouvrière, le CHSCT a diffusé en janvier 2013, auprès des salariés, un questionnaire sur les conditions de travail et plus particulièrement sur des manifestations allergiques. «Des salariés s’étaient plaints des odeurs quand ils déballaient les colis», indique Maley Uravan, à l’époque élue au comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). «Hélas, nous n’avons pas pu donner suite à cette étude car il y a eu un changement de majorité syndicale au CHSCT.»

UN SUJET TABOU?

Chez Conforama, FO tente aussi d’obtenir des informations sur les produits manipulés par les salariés. «À plusieurs reprises, des salariés déchargeant la marchandise des containers nous ont fait part de gênes respiratoires et de maux de tête», indique Salim Radja, délégué FO. En juin 2012, à la suite de malaises de certains salariés, la direction a fait procéder à une analyse de l’atmosphère d’un container, qui a établi l’absence de traces de formaldéhyde, la substance recherchée. Au-delà de cette recherche isolée, FO souhaiterait «plus de transparence». «Alors que la direction fait des campagnes de tests annuelles sur les produits, nous souhaiterions obtenir des informations plus précises sur les produits testés et sur les résultats», indique Salim.

«Nous avons pu constater que les militants rencontrent des obstacles de la part de leurs directions, voire d’autres organisations syndicales qui prennent notre implication comme une rivalité», confirme Christophe Lecomte, de la section fédérale du Commerce à la Fédération FO des Employés et Cadres (FEC FO). «Si rien n’est fait, les salariés exposés aux poisons contenus dans les textiles et le cuir se retrouveront lésés en fin de parcours. Ils ne bénéficieront que d’une prise en charge a minima par la Sécurité sociale, dans le cadre d’une maladie non professionnelle, et aucun droit ne leur sera ouvert en termes d’accident du travail, de maladie professionnelle, voire de pénibilité, explique Christophe. ll est temps d’agir et de saisir l’ensemble de nos interlocuteurs, les inspections du travail, la médecine du travail et les CARSAT, qui sont les organismes de Sécu chargés de la prévention des risques professionnels.» Mais pour le responsable syndical, «la meilleure des solutions reste la réindustrialisation en France, pour produire dans le respect des normes européennes, limiter les transports et, par effet domino, faire diminuer le chômage».

Françoise Lambert
FO Hebdo - Juin 2013

Enquête Force Ouvrière Hebdo industrie textile

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