Jean-Claude Mailly (FO) : « Il faut changer d’orientation économique »

Lundi 27 avril 2015

La Provence | Dimanche 26/04/2015

Jean-Claude Mailly (FO) : « Il faut changer d’orientation économique »

Jc mailly 6Les mesures annoncées adoptées par le gouvernement sur l’apprentissage et la prime d’activité sont-elles de nature à relancer l’emploi ?

Jean-Claude Mailly : La prime d’activité va bénéficier aux jeunes de moins de 25 ans qui n’avaient pas droit au RSA. Mais elle ne réglera pas le problème de l’emploi. Il peut même y avoir des effets pervers qu’on a déjà vus avec la prime pour l’emploi. Des employeurs prenaient prétexte qu’une augmentation de salaire ferait perdre cette prime pour ne pas réajuster les salaires. Quant à l’apprentissage, les questions financières, si elles sont importantes, ne suffiront pas à endiguer sa chute. Pour prendre un apprenti, l’entreprise doit avoir une activité suffisante et avoir le temps de s’en occuper.

Cette année sous quel signe placez-vous le 1er mai ?

Jean-Claude Mailly : Comme pour le 9 avril, nous allons en faire une journée de lutte contre l’austérité. Certes, nous ne sommes pas dans la situation de l’Espagne ou de la Grèce, mais, à l’unisson des syndicats européens, nous dénonçons la logique d’austérité qui appauvrit l’Europe.

Vous avez du mal à mobiliser au-delà des cercles militants. Les salariés français se syndiquent de moins en moins. Vous êtes toujours dans le monde réel ?

Jean-Claude Mailly : Oui. Le 9 avril a été plus réussi qu’on a bien voulu le dire. En période de crise, les gens ont plutôt tendance à se recroqueviller. Il y a moins de pouvoir d’achat, ce n’est pas si simple de faire grève. Il y a la crainte de perdre son emploi. Et la France a une particularité. Quand on signe un accord, il s’applique à tous, syndiqués ou pas. Dans d’autres pays, seuls les adhérents en bénéficient, ce qui pousse à la syndicalisation. Mais ça n’assure pas une égalité de droit, un principe républicain fondamental.

FO se bat pour faire fermer des magasins le dimanche contre l’avis de leurs salariés. Vous croyez être en phase avec eux ?

Jean-Claude Mailly : D’abord, une précision : nous avons plus d’adhérents dans le privé, 57 %, que dans le public. Sur le travail le dimanche, nous ne contestons pas sa nécessité dans bien des secteurs. Mais nous contestons son extension. Par exemple, est-il indispensable d’acheter des meubles un dimanche ?

C’est le jour où la famille peut se réunir pour faire des choix importants !

Jean-Claude Mailly : Mais pour être en congé le dimanche, il ne faut pas travailler ! Si on autorise l’ameublement à ouvrir, les enseignes de bricolage réclament la même chose parce qu’elles vendent aussi des meubles. Les jardineries à leur tour revendiquent cette possibilité, parce qu’elles proposent aussi des outils de bricolage. Voilà le risque : la banalisation du travail du dimanche. Devenu un jour comme les autres, il ne serait plus payé plus cher.

Pierre Gattaz, le président du Medef, se prononce pour la flexisécurité. Il approuve le compte personnel d’activité adopté par le gouvernement pour que le salarié ne reste pas en rade quand il perd son emploi, mais, en échange il veut que les entreprises puissent licencier plus facilement. Vous êtes d’accord ?

Jean-Claude Mailly : Non. D’abord, il y a déjà beaucoup plus de flexibilité qu’on ne croit dans notre pays. Un exemple : le salaire est fixe. Mais l’intéressement, permet une flexibilité de la rémunération réelle. Je conteste le raisonnement qui consiste à dire « Si on veut pouvoir embaucher demain, laissez-nous d’abord licencier aujourd’hui. » Pierre Gattaz, comme semble-t-il le gouvernement, souhaite aussi que les barèmes de licenciement soient fixés à l’avance. C’est remettre en cause le rôle du juge.

C’est bien la longueur des procédures que redoutent les chefs d’entreprises.

Jean-Claude Mailly : En effet, 80 % des salariés qui saisissent les prud’hommes viennent des petites entreprises. Et je comprends le patron d’une TPE qui a le nez dans le guidon avec ses carnets de commande, qui n’a pas de DRH, qui est perdu dans le maquis juridique. Je propose deux solutions : d’abord que, comme les syndicats le font pour les salariés, les organisations patronales jouent le rôle de conseil auprès des petites entreprises. Ensuite, que l’administration ouvre un guichet unique d’information qui permette à ces patrons d’éviter de perdre du temps.

Ces patrons ne veulent pas de vous dans les entreprises. Et le gouvernement dans son projet sur le dialogue social leur a donné raison.

Jean-Claude Mailly : Oui, car ces commissions régionales (13 au total) seront éloignées du terrain et consultatives ce qui ne constitue pas un vrai changement pour les salariés des TPE.

Le prix Nobel d’économie, Jean Tirole, estime que la France protège trop l’emploi, même quand il est devenu inutile, et pas suffisamment le salarié,y compris lorsqu’il est au chômage. Pour inciter à l’embauche, il propose un contrat de travail unique.

Jean-Claude Mailly : Tous les libéraux proposent cela. Avec cette méthode, le salarié démarrerait avec un « CDI light », sans beaucoup de droits, ceux-ci n’étant acquis qu’au fur et à mesure de l’ancienneté dans le travail. Ce serait donc, au début un CDI avec les allures du CDD sur la base duquel se font la plupart des embauches aujourd’hui ! Ce qui est déterminant pour l’emploi, c’est la croissance. Dès que le niveau d’activité économique s’accroît, les carnets de commandes se remplissent et les employeurs embauchent.

Comment on fait pour retrouver la croissance ?

Jean-Claude Mailly : On change d’orientation économique. Un exemple parmi d’autres : en 2013, l’ensemble des mesures d’aide sociale et fiscale pour les entreprises pesaient 110 milliards d’euros sur le budget de l’État. L’addition s’élèvera à 135 milliards en 2017 avec le CICE et le pacte de responsabilité. Les aides aux entreprises sont nécessaires, mais elles devraient être ciblées. Il faudrait les concentrer sur les filières et les entreprises qui en ont vraiment besoin pour investir, et ne pas gaspiller l’argent en faisant bénéficier les multinationales du CICE.

Les salaires des 5,6 millions de fonctionnaires représentent près du quart de la richesse nationale. Ce poids qui pèse sur le budget de l’État n’est pas un frein à la croissance ?

Jean-Claude Mailly : Il faut savoir ce que l’on veut. Dans la République, les citoyens attendent une égalité de droit. Or, les hôpitaux, les policiers, les centres des impôts, bref, la plupart des administrations ont du mal à remplir leurs tâches.

Mais ça coûte cher et Manuel Valls lui-même dit : l’impôt a étouffé l’économie.

Jean-Claude Mailly : Je ne suis pas d’accord. Il faut comparer ce qui est comparable. Dans bien des pays, les assurances sont privées et n’entrent pas dans le calcul des prélèvements obligatoires. Mais elles sont très chères et ne sont pas accessibles à tous. Au lieu de nous soumettre à la logique comptable qui pèse actuellement avec les 3 %, on devrait redéfinir les missions de l’État, dire ce qu’on en attend et, ensuite, adapter les effectifs aux besoins. Encore une fois, la République suppose que l’on assure un minimum d’égalité de droits sur l’ensemble du territoire. Les dernières élections ont montré à quel point beaucoup de Français ressentent un sentiment d’abandon.
Dans les zones rurales, par exemple, pourquoi ne pas ouvrir une structure publique où les différents services tiendraient des permanences ? Nous devrons avoir une réflexion globale pour répondre à ce sentiment d’abandon républicain.

Olivier Mazerolle

Laprovence com site

Interview de Jean-Claude Mailly

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