LA PAUVRETÉ EN HAUSSE CHEZ LES RETRAITÉS: LE VÉCU DES RESTOS DU COEUR

La Lettre de l'UCR n°83

LA PAUVRETÉ EN HAUSSE CHEZ LES RETRAITÉS: LE VÉCU DES RESTOS DU COEUR


L’accroissement des situations de pauvreté et d’extrême précarité, la hausse des inégalités sont inacceptables. André Roulet, ancien Trésorier confédéral, fortement impliqué dans les actions des Restos du coeur, témoigne de la situation des exclus qui vivent en dehors de notre système social.


Alors qu’elle avait eu tendance à reculer sensiblement, la pauvreté regagne du terrain en raison de la crise économique et sociale que subissent les pays européens dont la France. Des segments importants de la population des pays occidentaux qui connaissent depuis plusieurs années le chômage et la baisse de leur pouvoir d’achat, basculent sous le seuil de pauvreté et n’ont plus comme choix que de recourir à l’aide des organisations caritatives pour subvenir à leurs besoins essentiels comme la nourriture et le logement. Cette situation de précarité sociale concerne de plus en plus de personnes âgées. C’est également le constat que ne cessent de faire les Restos du Coeur à travers leurs diverses activités d’aide aux plus démunis.

LA PAUVRETE, UN PHENOMENE EUROPEEN

Avec la crise de l’euro et les politiques d’austérité qui ont été mises en place dans la quasi-totalité des pays européens, la dépression économique qu’elles ont entraînée fait basculer dans la pauvreté de nouvelles couches de la population, notamment des jeunes et des seniors qui sont exclus du marché du travail. Ainsi en Espagne, 25 pour cent des moins de 25 ans sont au chômage et contraints soit d’émigrer, soit de faire appel à la solidarité familiale.

Le sentiment de sombrer dans la pauvreté s’étend à tous les pays de l’Union européenne: selon Eurostat, 120 millions de personnes, soit 25% de la population des 27, seraient pauvres ou en voie de le devenir, phénomène en hausse régulière d’année en année.

Des carences alimentaires sont constatées dans de nombreuses écoles au Portugal et en Espagne et un tiers des Grecs serait en situation de précarité sociale, se trouvant sous le seuil de pauvreté national. L’état sanitaire des populations s’en ressent et d’anciennes maladies réapparaissent comme la tuberculose (ce qui est aussi le cas dans certaines zones des banlieues françaises).

LE PLAN EUROPEEN D’AIDE AUX PLUS DEMUNIS EN SURSIS

Un des engagements majeurs de la construction européenne consistait dans la réalisation de l’autosuffisance alimentaire de tous les citoyens de l’Union européenne. Dans ce but, avait été mis en oeuvre un Plan Européen d’aide aux plus démunis (PEAD) qui avait pris le relais de la distribution des excédents de la PAC à l’initiative de Coluche. Ce dispositif représentait une ressource importante pour les organisations caritatives distribuant de l’aide alimentaire (par exemple le PEAD représente 23% du budget des Restos du Coeur). La suppression de cette subvention pour les Restos signifierait que 250.000 personnes ne pourraient plus être aidées.

Or, malgré une hausse constante de la pauvreté en Europe (80 millions d’européens sont en dessous du seuil de pauvreté), le PEAD est depuis deux ans contesté par certains Etats, comme l’Allemagne, et se trouve en sursis. Il a été reconduit pour deux ans (jusqu’en 2014) avec un crédit de 2,5 milliards alors qu’il faudrait au moins 3,5 milliards (soit moins de 0,5% du budget européen).

La France milite pour la pérennisation au-delà de 2014 de ce dispositif indispensable pour faire face aux conséquences de la misère sociale, mais la résistance des pays hostiles fait craindre son extinction à terme, ce qui serait un vrai désastre humanitaire contre lequel tous les acteurs économiques et sociaux doivent se mobiliser énergiquement.

EN FRANCE, UNE PROGRESSION REGULIERE DE LA PAUVRETE

La France n’échappe pas au phénomène de progression régulière de la pauvreté constaté au niveau européen. Selon le critère retenu en la matière, à savoir disposer de revenus inférieurs à 60% du revenu médian (soit moins de 964 euros par mois pour une personne seule), 14,1% de la population française se situerait sous le seuil de pauvreté en 2010 (contre 13,5% en 2009, soit une hausse de 0,60 point). Ainsi, 8,6 millions de personnes seraient concernées par la pauvreté dans notre pays, soit 350.000 de plus qu’en 2009. Le phénomène d’appauvrissement est reparti à la hausse à partir de 2009, après une stabilisation pendant la période 2004/2008. Plusieurs catégories de population sont particulièrement touchées, notamment les jeunes (17,7% des jeunes de moins de 18 ans et 22,5% des 18/24 ans sont sous le seuil de pauvreté) comme aussi près de 13% des plus de 75 ans.

La situation de grande pauvreté (moins de 780 euros/mois pour une personne seule) concerne 4,8 millions de personnes en France en 2010, soit plus de la moitié de l’ensemble de la population considérée comme pauvre.

Ces statistiques inquiétantes sur la montée de la pauvreté en France sont cependant loin de refléter le sentiment d’appauvrissement qui gagne une frange importante de la population puisqu’un sondage récent CSA/Les Echos montrait que, certes, 11% des personnes s’estimaient pauvres, mais qu’au-delà, 37% considéraient qu’elles étaient en train de le devenir, ce qui traduit une grave inquiétude sur l’avenir économique et social de notre pays.

LA PAUVRETE EN HAUSSE CHEZ LES RETRAITÉS AUSSI

Après une longue période d’amélioration du niveau des retraites et de la situation des personnes âgées, force est de constater, ces dernières années, une inversion de cette tendance. Cela est dû notamment aux diverses réformes imposées par les pouvoirs publics (réformes Balladur et Fillon en particulier) et à l’insuffisante revalorisation des diverses pensions, notamment du minimum vieillesse qui est, de fait, repassé sous le seuil de pauvreté (740 euros en 2010, le seuil de pauvreté étant à 964 euros par mois pour une personne seule).

De ce fait, les 380.000 bénéficiaires de l’ASPA (qui a remplacé le minimum vieillesse) se trouvent, de facto, sous le seuil de pauvreté. C’est la situation peu enviable de nombreuses femmes (60% des titulaires de l’ASPA).

Mais de nombreux retraités sont aussi en situation de pauvreté; c’est le cas notamment de nombreuses veuves qui n’ont que des droits dérivés (pension de réversion de leur conjoint décédé) certes supérieurs au minimum vieillesse, mais inférieurs au seuil de pauvreté. Ces cas de figure sont en particulier très nombreux chez les veuves âgées de plus de 75 ans qui n’ont pas eu d’activité salariée propre. Cette précarité du grand âge se conjugue d’ailleurs très souvent avec une situation de dépendance qui accroît leur détresse sociale et morale.

Ce genre de situation se trouve largement répandu en milieu rural où les pensions des veuves d’agriculteurs sont particulièrement modestes, et l’isolement parfois important.

Dans ces conditions, et face à une paupérisation croissante, de plus en plus de retraités sont contraints d’avoir recours à l’aide d’organisations humanitaires tels que les Restos du Coeur.

DE PLUS EN PLUS DE RETRAITÉS AUX RESTOS DU COEUR

L’association créée par Coluche en 1985, qui a pour mission principale l’aide alimentaire aux plus démunis (sur critère de revenus qui devaient être inférieurs à 643 euros en 2012 pour une personne seule) connaît une fréquentation qui s’accroît d’année en année. Lors de la dernière campagne 2011/2012, 870.000 personnes ont été secourues par les Restos du Coeur qui ont distribué 115 millions de repas (contre 8,5 millions à l’origine!) dans plus de 2.000 centres répartis sur toute la France avec le concours de 63.000 bénévoles. Les deux catégories les plus importantes de personnes aidées au sein des Restos sont les familles monoparentales et les populations immigrées. Mais une nouvelle catégorie a tendance à croître: c’est celle des retraités. En effet, de plus en plus de personnes âgées de plus de 60 ans s’adressent aux Restos du Coeur pour se nourrir et ainsi dégager quelques faibles marges financières pour assumer leurs autres charges contraintes (loyer, énergie, etc...). Elles représentent maintenant près de 15% des personnes aidées, soit environ 120.000 bénéficiaires.

Leur nombre ne cesse de croître dans certaines zones défavorisées (banlieues et zones rurales pauvres). Ce phénomène est aussi constaté par les autres associations caritatives oeuvrant dans le même domaine (Secours populaire, Croix rouge, etc...). Ce sont, ou de jeunes retraités qui ont des petites pensions ou des personnes beaucoup plus âgées, souvent des veuves, qui ont le minimum vieillesse ou de modestes pensions de réversion inférieures au seuil de pauvreté. Il s’agit là d’un public qui a longtemps manifesté une certaine réticence à recourir à l’aide humanitaire pour subvenir à ses besoins essentiels, mais qui, face à la nécessité vitale, se résout à franchir le pas des centres de distributions des Restos du Coeur.

Cet afflux de bénéficiaires âgés, voire très âgés, a conduit les Restos du Coeur à adapter leurs pratiques aux spécificités de ces publics particuliers: réticences des populations concernées, difficultés à s’insérer dans les files d’attente, horaires décalés, besoins alimentaires différents, etc... Aussi, dans certaines zones où la demande d’aide des personnes âgées est importante, des plages d’accès dans les centres de distribution ont été réservées à ces bénéficiaires, ce qui revient à instituer de fait des «Restos du Coeur seniors» comme il existe déjà des «Restos bébés» qui s’occupent spécifiquement d’enfants de moins de 18 mois (à raison de 32.000 bénéficiaires sur toute la France).

Cette nouvelle pratique au sein des Restos rencontre un vrai succès et permet en outre d’accorder une écoute spécifique à ces personnes souvent isolées et dont le contact avec les bénévoles des Restos est souvent le seul de la semaine. Ainsi dans la seule ville de Montreuil en Seine- Saint-Denis, où a été inauguré le premier Resto Seniors, la population potentiellement concernée de personnes âgées de plus de 60 ans s’élève à environ 2.000 sous le seuil de pauvreté et une centaine d’entre elles se sont déjà inscrites.

Dans les zones rurales où les distances sont souvent un empêchement majeur pour les personnes âgées dans le besoin, à fréquenter les centres de distribution des Restos, une autre pratique a été instituée pour pallier cet inconvénient: il s’agit du portage à domicile de paniers repas complets et équilibrés. Cela se fait au cours de tournées hebdomadaires au bénéfice des seniors qui acceptent de se faire connaître et qui ont du mal à se déplacer.

Pour faire face à la montée de la pauvreté et de la précarité sociale, la bonne volonté et l’action des organisations, aussi nécessaires soient-elles, ne sont que des pis-aller. Son éradication passe en fait par la mise en oeuvre de politiques audacieuses en faveur de la justice sociale, de la lutte contre les inégalités et de redistribution des richesses. Dans ce domaine, l’essentiel reste à faire tant au plan européen que national.

André ROULET

Ancien Trésorier confédéral Responsable du service legs et donations des Restos du Coeur.


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