Les 2x12h : une solution au conflit de temporalités du travail posté ?

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DES CONDITIONS DE TRAVAIL AUX RISQUES PSYCHOSOCIAUX A L'HOPITAL

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Par Denis

Madame Béatrice Barthe est Docteur en Ergonomie,

Béatrice Barthe

exclusivité du blog  fosps.com

Entretien avec Béatrice Barthe(1)

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Cet entretien du Blog FO-santé avec Madame Béatrice Barthe, fait suite à la parution d’un de ses articles sur le travail posté en 2 fois 12 heures.(http://temporalites.revues.org/1137). Cette forme d’organisation du travail pose de nouveaux problèmes que le syndicat doit aborder le plus objectivement possible. Les travaux de recherche de cette universitaire sont à ce propos tout à fait intéressants.

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1-      Bonjour Madame Béatrice Barthe.  Vous êtes Maître de Conférences en Ergonomie à l’Université de Toulouse-2.  Vous avez publié un article scientifique en 2009 [1]qui traite essentiellement de l’organisation du travail en 12 heures. « Les 2x12h : une solution au conflit de temporalités du travail posté ? » Quelles ont été vos motivations ?

Je m’intéresse depuis le début de ma carrière au temps de travail, le travail de nuit à l’hôpital était déjà mon sujet de thèse en 1999. Les questions posées par le travail posté, qu’il soit en 6x4h, 3x8h ou 2x12h, en horaires alternants ou en fixe, en continu ou en semi-continu… sont au centre des recherches que je mène depuis 15 ans en Ergonomie.

Plus précisément sur cette question des 2x12h, j’ai été sollicitée par la direction d’un CHU dans lequel avaient été mis en place ces horaires dans certains services et qui a rencontré l’opposition des personnels, lorsqu’il avait été question d’étendre le 2x12h à d’autres services. Comprenant que les 2x12h étaient peut-être la seule partie visible de l’iceberg, les acteurs du CHU ont collectivement souhaité faire une évaluation de ces horaires et ont, dans ce cadre, souhaité consulter des spécialistes.

Notre réponse a porté essentiellement sur les conditions de mise en place de ce système horaire selon la nature des exigences du travail, spécifiques aux services et aux métiers, selon la réalité du travail et selon le profil des personnes soumises à ces horaires. C’est suite à cette expertise et à cette réflexion que j’ai rédigé cet article sur les 2x12h.

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2-      Toutes les organisations du travail posté (4×6, 3×8, 2×12) semblent présenter des risques supérieurs au travail régulier de 8 heures par jour sur 5 jours. Quels sont-ils ?

De nombreuses études démontrent les risques sanitaires associés au travail posté, quelle que soit sa forme d’organisation. Le travail posté implique une alternance des rythmes de travail qui se trouvent en décalage avec les rythmes biologiques et sociaux des personnes.

Ces risques sont essentiellement des troubles du sommeil (insomnies, réveils précoces, difficultés d’endormissement…), des troubles nerveux (irritabilité, fatigue, dépression…) des troubles digestifs (diarrhées, gastrites, ulcères…) des troubles cardio-vasculaires (hypertension, infarctus…), des troubles de la grossesse (avortements spontanés, accouchements avant terme, faible poids de naissance). Depuis quelques années, certaines études ont montré un lien entre le travail de nuit en horaires alternants et la probabilité d’apparition de cancers (notamment du sein et du colon).

Les conséquences des horaires postés sont similaires à celles des personnes subissant des décalages horaires, par exemple, les hôtesses de l’air et les pilotes de ligne.

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3-      En quoi les 12 heures se différencient-elles  des autres formes de travail posté ?

Il faut peut-être d’abord préciser que les 12 heures ne peuvent pas s’appliquer à toutes les situations de travail. Certaines exigences et conditions de travail n’autorisent pas de travailler tant d’heures d’affilée. Les postes qui nécessitent des efforts physiques intenses par exemple, peuvent difficilement être organisés en 12 heures.

Pour les autres secteurs ma réponse est contrastée. Les recherches sur le sujet permettent de penser qu’un travail en 2x12h peut aussi avoir des effets bénéfiques, en tout cas plus favorables sur la santé que certaines autres formes de travail posté (3×8 et 4×6). Il faut savoir que travailler en horaires décalés a des implications fortes sur la vie familiale, qui du coup est aussi décalée, ainsi que la vie sociale. Les conséquences du travail en 12 heures dépendent alors aussi des charges familiales des personnes concernées, de leur état de santé et de leur âge.

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4-      A la lecture de vos travaux nous avons l’impression que le choix des 12 heures pourrait reposer essentiellement sur les objectifs poursuivis par le donneur d’ordre. S’il recherche les économies il y sera favorable. S’il recherche la qualité et la sécurité du travail, il y sera plutôt opposé. Partagez vous cette impression ?

Je partage cette impression même si je dois y apporter un complément. Dans certains cas, et c’était le cas dans le CHU concerné, mettre en place les 2x12h est avancé comme un argument pour faciliter le recrutement des infirmier(e)s et aides soignant(e)s. Mais il faut se poser la question du contenu du travail et de ses caractéristiques. Travailler 12 heures, c’est extrêmement long, et on sait que la durée du poste de travail a un effet sur le risque d’accidents de travail.

Il serait également intéressant d’avoir des données sur les accidents de trajets consécutifs aux postes de 12 heures.

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5-      Pensez-vous, comme le suggère G. Tirilly en fin de votre étude,  que nous devrions revendiquer la sieste nocturne pour limiter le risque d’erreur ou de manque de vigilance ?

Oui, bien sûr. Je suis en train de publier une étude à ce sujet, justement en collaboration avec G. Tirilly, dans laquelle nous cherchons à montrer les effets bénéfiques de la prise de repos du personnel soignant (d’un service de soins intensifs) sur la somnolence et sur le travail. Beaucoup d’études concluent aux bienfaits de la sieste lors des postes de nuit, sur la santé des travailleurs mais aussi sur la fiabilité. Selon les pays et les secteurs d’activité, le temps prescrit alloué à la sieste nocturne peut varier de 30 minutes à deux heures. Ceci nécessite toutefois une organisation et ne peut se réaliser sur des postes isolés. En effet, si une étude démontre qu’une simulation d’injection intraveineuse se réalise plus sûrement et plus rapidement par les infirmières qui ont pratiqué la sieste que celles qui ne l’ont pas pratiquée, il convient de connaître l’existence du phénomène d’inertie hypnique, qui implique une baisse des performances immédiatement consécutives au réveil, afin de le maîtriser. En France, la question de la sieste au travail reste encore une question taboue.

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6-      Que préconisez-vous pour les services qui travaillent ou qui travailleront en 12 heures à l’hôpital ?

Il n’y a pas de réponse uniforme, qui convienne à tous et partout. Tout dépend du travail à effectuer et des personnes qui ont à accomplir ce travail dans ce système horaire. Mes préconisations portent davantage sur une démarche d’analyse du travail et de mise en place d’un changement d’horaires, que sur des solutions particulières.

Il y a plusieurs niveaux de réponses possibles :

  • Aménager les roulements et les horaires

Une littérature abondante en chronobiologie permet de lister un ensemble de repères de conception de systèmes horaires plus favorables que d’autres : un système horaire qui préserve un maximum de week-end ; des postes dont les horaires de début ne se situent pas entre 3h et 6h ; un maximum de trois nuits consécutives, etc. Mais certains agents préfèreront, par exemple pour des raisons personnelles et familiales, regrouper au maximum les postes afin d’avoir de longues périodes de repos. Il y a donc nécessairement des contradictions à gérer entre les préconisations chronobiologiques, le poids des exigences familiales et sociales et, bien sûr, le point de vue du travail. Un compromis, au niveau local, peut être trouvé pour créer les horaires et les roulements les plus acceptables, de ces différents points de vue.

  • Aménager les conditions du travail

Lorsqu’on met en place les 12x12h, il convient de repenser en même temps l’ensemble de l’organisation du travail. Quelles sont les exigences du travail au cours du poste ? Quels autres facteurs de pénibilité ? Les tâches techniques qui nécessitent de la concentration peuvent-elle se dérouler plutôt en début de cycle ? Les relèves peuvent-elles être assurées dans de bonnes conditions ? Des siestes peuvent-elles s’organiser ? Le port de charge peut-il être évité ? Autant de questions qui méritent un réel débat sur l’organisation nouvelle du travail en 2x12h.

  • Penser les parcours professionnels

Enfin, le temps de travail devra être également repensé sur toute la durée du parcours professionnel. Les études qui portent sur les effets du travail posté sur la santé, montrent que ces effets dépendent de la durée d’exposition des salariés à ces horaires. Les risques de développer des troubles digestifs par exemple, ne sont pas les mêmes après 2 ans de travail posté, 5 ans, 10 ans ou plus.

Alors comment aborder la question des parcours professionnels des personnes concernées pour éviter à terme, la maladie, l’invalidité ? Cette question est d’autant plus complexe qu’elle pose le problème de la rémunération. Les salariés ont tendance aujourd’hui à échanger le risque santé contre une augmentation de leur rémunération. Je pense que plutôt que de risquer sa vie en pensant mieux la gagner, il serait temps de considérer les horaires postés à l’échelle du parcours professionnel afin ainsi de mieux anticiper les risques sanitaires.

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7-      Vous terminez vos travaux en indiquant que des axes de recherche vont se poursuivre. Pouvez-vous nous faire un état des lieux en ce début d’année 2013 ?

Je travaille actuellement sur plusieurs pistes d’aménagement du travail en horaires postés. Je finalise actuellement une étude sur la prise de repos nocturne, que j’ai précédemment évoquée. Je m’intéresse aussi aux questions des relèves de poste, des chevauchements entre les équipes, qui me semblent être un outil de coordination crucial pour assurer la continuité du travail posté, avec des enjeux forts de fiabilité. Un autre axe de mes recherches concerne la diversité des populations soumises aux horaires postés : la question du genre en lien avec la conciliation travail / vie personnelle et familiale, qui prend tout son sens lorsque les hommes et les femmes sont en horaires postés et la question de l’âge et de l’ancienneté dans ces horaires.

En conclusion, on peut dire que la question de l’organisation du temps de travail est l’histoire d’un compromis. Ce compromis est fonction du contenu du travail demandé, de ses exigences, des horaires pratiqués, des caractéristiques des salariés concernés et des acteurs présents à l’instant t. Il doit être sujet de débat entre ceux qui le commandent, l’organisent et ceux qui le réalisent.

 

 Merci Madame Barthe

entretien réalisé le 28 janvier 2013

par Denis Garnier pour le Blog FO-santé

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(1) Madame Béatrice Barthe est Docteur en Ergonomie, Maître de conférences à l’Université Toulouse II-Le-Mirail; Rattachée à l’UFR de Psychologie,  Département « Psychologie Cognitive et Ergonomie » Membre de l’Axe A « Vieillissement, activités de travail et rythmes biologiques », dirigé par J.C. Marquié, du Laboratoire CLLE-LTC (UMR 5263 CNRS)

 

 

« Les 2x12h : une solution au conflit de temporalités du travail posté ? »

: http://temporalites.revues.org/1137

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