LA JUDICIARISATION DES CONFLITS SOCIAUX

 

EN CAS DE CONFLIT, AU  LIEU D’OUVRIR DES NÉGOCIATIONS AVEC LES SYNDICATS ET LES TRAVAILLEURS EN GRÈVE, DE PLUS EN PLUS DE PATRONS FONT APPEL AUX TRIBUNAUX POUR CASSER LES MOUVEMENTS REVENDICATIFS.

Certes, nous ne sommes plus au XIXe siècle, voire au milieu du XXe, Il est fini le temps où la justice américaine pendait six syndicalistes après les manifestations de Haymarket à Chicago, en 1886. Cette même justice à la solde des patrons a passé sur la chaise électrique deux anarcho-syndicalistes italiens en août 1927: Sacco et Vanzetti.

 

Plus près de nous dans le temps, les travailleurs chinois travaillant comme des esclaves dans les zones économiques spéciales de la côte sud-est du pays, sont systématiquement mis en prison et sévèrement condamnés à chaque mouvement revendicatif. Idem dans une Turquie qui frappe à la porte de l’Union européenne. Les manifestations du 1er Mai sont systématiquement réprimées à Istanbul, Izmir et Ankara. Les syndicalistes sont molestés, arrêtés et souvent lourdement condamnés à des peines d’enfermement dans des prisons dignes du Moyen Age. En effet, la justice, prétendument impartiale, n’est pas la même pour tous.

 

En octobre 1948, tous les bassins houillers de France se mettent en grève. Les Charbonnages de France licencient alors, sans autre forme de procès, des centaines de mineurs, qui perdent emplois, maisons et avantages sociaux. Les gueules noires portent plainte pour licenciement abusif. La justice, tel un escargot bourré de Valium, mettra soixante ans pour allouer des réparations aux mineurs, ou plutôt aux rares survivants ou à leurs veuves.

 

 

LES NOUVEAUX PROCÈS

 

En janvier 2003, à l’usine Daewoo-Orion en Lorraine, les salariés commencent une grève dure. Ils finissent, non sans difficultés, par obtenir l’ouverture de négociations. Mais deux jours avant la rencontre patron-syndicats, l’usine est la proie des flammes. Les Coréens en profitent pour mettre l’entreprise en liquidation et grâce à cet incendie «miraculeux», ils évitent de financer le plan social. Mais il y a pire, la direction pointe du doigt les syndicalistes. Les pandores arrêtent cinq salariés syndiqués, qui restent en détention provisoire de trois semaines à trois mois. En octobre 2004, un salarié va prendre 18 mois ferme et 30 000 euros d’amende!

 

En octobre-novembre 2004, en Guadeloupe, les ouvriers de la banane sont en grève. Huit syndicalistes sont jetés dans des culs de basse fosse et condamnés à des milliers d’euros d’amende.

 

En juillet 2009, quatre grévistes de l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle sont condamnés au titre «d’interdiction d’occupation du site». Les juges faisaient moins les malins en 1936 et en 1968, lorsque ouvriers et employés ont occupé leurs usines, leurs bureaux, voire des bâtiments publics. Aujourd’hui ce sont les «Conti» qui viennent d’être condamnés à trois à cinq mois de prison avec sursis.

 

 

Force Ouvrière Hebdomadaire - Septembre 2009

LA FRANCE DU TRAVAIL

 

Les dimensions économiques et sociales du travail sont au cœur du choix de société. Durée du travail, heures supplémentaires, stress au travail, délocalisations, licenciements, pouvoir d’achat, âge de la retraite ne cessent d’alimenter débats et controverses. Mais qu’en est-il vraiment de ces questions ? Cet ouvrage propose des points de vue et des synthèses sur l’état du monde du travail dans la France d’aujourd’hui. Tour à tour les questions de l’emploi et du chômage, des salaires et des revenus, de la protection sociale et des conditions de travail, des restructurations d’entreprise et, enfin, des relations sociales et de la conflictualité, sont analysées par une équipe de chercheurs spécialisés.

L’objet du livre est d’éclairer les faits sociaux et économiques de la période contemporaine par les acquis de la recherche présentés de manière pédagogique et accessible à tous ceux qui s’y intéressent. Le lecteur y trouvera les données disponibles les plus actualisées, des mises en perspective sur plusieurs décennies, des indicateurs inédits, des analyses et grilles de lecture, de même que des éléments de comparaison européenne.

L’ouvrage est réalisé par une équipe de chercheurs de l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES). Fondé en 1982 par l’ensemble des organisations syndicales représentatives, avec le concours des pouvoirs publics, l’IRES a pour vocation de répondre aux besoins exprimés par les organisations syndicales françaises dans les domaines de la recherche économique et sociale.

 

 

Date de parution : 17/09/2009

Auteur : l'IRES

Nombre de pages : 240

Prix : 19,00 €

 

Pierre Concialdi, Noélie Delahaie, Alexandre Fabre, Solveig Grimault, Michel Husson, Odile Join-Lambert, Annie Jolivet, Étienne Lecomte, Florence Lefresne, Jean-Louis Levet, Yves Lochard, Antoine Math, Christèle Meilland, François Michon, Jean-Marie Pernot, Udo Rehfeldt, Catherine Sauviat, Pascal Ughetto, Catherine Vincent.

 

 

La parution de La France du travail s’inscrit dans un contexte particulier : celui d’une crise économique mondiale d’ampleur inégalée depuis la grande récession des années 1930. Sans en avoir fait un objet central d’analyse, les auteurs de l’ouvrage l’ont considérée comme un révélateur et un amplificateur des tensions travaillant les institutions depuis les dernières décennies. La crise interroge nécessairement sur les « règles du jeu » économiques, sociales et politiques de la période qui l’a précédée. L’un des premiers choix méthodologiques de l’ouvrage a donc été de mettre en perspective, sur une durée suffisamment longue, les grandes évolutions qui ont affecté l’emploi et le travail, mais aussi les revenus, la protection sociale, les relations entre acteurs sociaux et les conflits.

 

 Une telle démarche aboutit à souligner le changement de paradigme survenu au tournant des années 1970 et 1980 : les« Trente glorieuses », appellation en partie fallacieuse, ont accompagné la salarisation croissante des travailleurs dans une ère de plein emploi relatif et de protection sociale en extension. Non sans contradictions, la société a connu alors un accroissement général du « bien être » (la traduction littérale du Welfare). Comme il a déjà été souligné par d’autres, les années 1980 apparaissent rétrospectivement comme une inversion de cette tendance, ouvrant la voie à une société où domine l’insécurité sociale et économique.

 

Flexibilité et liquidité

 

Deux préceptes ont convergé dans ce processus : la flexibilité et la liquidité. Tous deux conduisent au transfert des risques sur le salarié ou sur l’individu : risque social, risque

économique, risque financier.

 

La flexibilité, comme principe d’ajustement organisationnel des entreprises à la volatilité des marchés et aux changements techniques rapides, n’induit pas nécessairement la régression du statut salarial. Elle peut même requérir des qualifications et des compétences individuelles et collectives de plus en plus complexes, qu’il s’agit de valoriser donc de reconnaître. Elle a cependant servi de justification économique à des pratiques croissantes d’externalisation et de déréglementation précarisation de l’emploi. Au point qu’en 2008, 61% des intentions d’embauche adressées par les employeurs à l’Urssaf étaient des contrats à durée déterminée de moins d’un mois, ce qui en dit long sur la représentation du travail dans le monde des employeurs aujourd’hui.

 

La liquidité, c’est l’extension à tous les domaines de la vie économique d’un principe roi de la finance : un capital engagé est d’autant plus « liquide » qu’il peut se transformer rapidement

en argent. La liquidité est devenue l’étalon de l’efficacité : les entreprises sont devenues des marchandises dont les titres de propriété s’échangent, le moteur étant la recherche d’une rentabilité financière à deux chiffres. Toutes les institutions susceptibles d’entraver cet idéal de liquidité ont été discréditées comme autant de « rigidités » opposées à l’efficacité

économique : les règles protectrices de l’emploi, la législation sociale, la fiscalité, les cotisations sociales, jusqu’à l’Etat lui-même, enjoint à la plus extrême modestie.

 

Un processus et ses contradictions

 

Ce double mouvement de flexibilité et de liquidité, a réussi à s’imposer dans les représentations sur le registre de l’évidence. Le salaire, signe de l’affiliation sociale, se voit de plus en plus concurrencé non seulement par l’épargne salariale (forme liquide du salaire) mais par des dispositifs publics qui font des salariés des personnes assistées par l’État et des employeurs des contributeurs secondaires de la rémunération du travail (PPE, RSA…). L’exaltation du risque, l’incorporation des contraintes de rentabilité, la culpabilisation personnelle vis-à-vis de l’absence ou de la perte d’emploi, la défaisance des solidarités, sont autant d’aspects de l’évolution du travail contemporain. Nul doute qu’ils n’auraient pu se déployer sans ce formidable instrument de mise au pas de la force de travail et de la société toute entière qu’a constitué l’installation d’un chômage de masse. C’est grâce à ce dernier qu’a pu s’infléchir durablement le partage des richesses au détriment des salariés, aboutissant à miner l’un des compromis fondateurs essentiels de la période antérieure.

 

Ces évolutions ne vont pas sans rencontrer des contradictions : tout d’abord, les « injonctions paradoxales » des entreprises qui demandent aux salariés de s’engager dans le travail en même temps qu’elles font de leur insécurisation la pierre de touche de la gestion des ressources humaines. L’emprise croissante des formes particulières d’emploi et le développement de l’emploi non qualifié – sous l’effet notamment des exonérations de cotisations sociales – posent la question de l’efficacité productive de ces modalités de mise

au travail. Viennent ensuite les dégâts humains, sociaux et écologiques de ces politiques qui, d’une manière ou d’une autre, se répercuteront en autant de coûts à venir et entraveront

les conditions de reproduction d’une société devenue de plus en plus inégalitaire.

 

Voir les choses autrement

 

L’approche transversale aux différents chapitres a été de questionner les fausses évidences assenées avec bien souvent le soutien d’un certain discours savant. Le débat social se polarise autour d’idées simples qui masquent leur rôle mystificateur sous les habits du bon sens. Toutes ne sont pas fausses ; elles tirent même leur force en leur point de départ de réalités aussi peu récusables que le vieillissement de la population, la concurrence internationale ou encore les bienfaits du dialogue social. Mais les indicateurs construits, les concepts et les modèles mobilisés orientent les perceptions immédiates vers la « seule politique possible » comme si l’économie et la politique n’avaient pas justement pour rôle de permettre

le choix entre des alternatives.

 

On trouvera dans cet ouvrage autant d’éclairages et d’angles d’entrée décalés, de propositions de « voir les choses autrement» non pas pour afficher les « vrais chiffres » mais pour inciter à questionner ceux qui sont assénés avec tant d’assurance dans l’espace public. Il en va ainsi des évidences revisitées par l’ouvrage : des 35 heures, coupables de tous les maux économiques de la France du début du XXIe siècle ; du SMIC qui aurait trop progressé depuis trente ans ; du code du travail qui serait une entrave à l’emploi ou la précarité qui, naturellement, en aurait créé ; des cotisations sociales dont l’augmentation serait inconcevable, etc.

 

L’enjeu d’une telle entreprise n’est rien moins que de penser la construction d’une nouvelle sécurité économique et sociale.

 

Florence Lefresne, Jean-Marie Pernot, Catherine Sauviat

 

IRES

Etude

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La France du travail

Sommaire

Chapitre 1. Soixante ans d’emploi

La clé d’un chômage persistant

Le statut d’emploi en miettes

Chapitre 2. Rigueur salariale, inégalités et pauvreté :

le tournant des années 1980

- Le partage des revenus côté ménages

- Les salaires : de la modération à la rigueur

- Les compléments du salaire

- Prix et revenus : les deux faces du pouvoir d’achat

- Salaires et loyers : le grand écart

- Pauvreté et inégalités : des clivages multiformes et croissants

- Le RSA : à marche forcée vers le travail ?

Chapitre 3. Les évolutions de la protection sociale

- Dépenses de protection sociale : des évolutions non linéaires

- Un financement reposant largement sur les revenus du travail

- Des retraites moins généreuses pour davantage de retraites

- La difficile maîtrise des dépenses maladie

- Protection sociale à destination des familles : répondre à des

besoins multiples et évolutifs

- Indemnisation du chômage : inégalité des statuts et des

prestations

- Exclusion sociale : des minima sociaux de plus en plus

pauvres

Chapitre 4. Mutations du travail

- Les temps du travail : réduction des durées et accélération

des rythmes

- Conditions et organisation du travail

- Prise en charge de la santé au travail

Chapitre 5. Le défi des restructurations

- Les changements dans la dynamique et la nature des

restructurations

- Un chiffrage fragmentaire des restructurations

- Vers un droit négocié des restructurations

Chapitre 6. Les relations professionnelles, tendances

longues et tensions nouvelles

- Les acteurs sociaux et l’empreinte du sarkozysme

- Dynamique de la négociation collective, la branche et

l’entreprise

- Conflits et grèves, l’entre-deux de la mobilisation collective

- Nouvelle représentativité, la grande transformation ?

 

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