DES VOLONTAIRES DÉSIGNÉS PAR LA DIRECTION

«Bricoleurs du dimanche»

DES VOLONTAIRES DÉSIGNÉS PAR LA DIRECTION

 
Comment s’organise la fronde des «Bricoleurs du dimanche» dans les magasins de la région parisienne? Comme les manifestations à l’extérieur, directions de magasins et personnel d’encadrement sont à la logistique et les employés en magasin s’occupent des tables où sont disposées pétitions et collations pour les clients.

«Je ne peux pas refuser trop souvent de travailler le dimanche parce que sinon il y a des frictions»


Un salarié de Leroy Merlin (il souhaite témoigner anonymement et refuse que l’on fasse mention de la localité d’implantation du magasin. Il est très inquiet à la pensée qu’on puisse le reconnaître car il risque gros. Son magasin est situé en région parisienne et est concerné par la fermeture du dimanche).

«À l’étage, dans les bureaux qui ne sont pas visibles de la clientèle, le programme des actions est affiché tous les jours. Des réunions ont lieu toutes les semaines avec la direction pour organiser de nouvelles actions. Cela peut être un barbecue avec les clients, une marche de protestation, un rassemblement devant la mairie, une rétroprojection de témoignages de salariés et de clients soutenant le mouvement, des animations.

Le personnel du magasin est massivement investi dans la protestation, ils ont le même discours que les patrons. La direction et le personnel d’encadrement leur ont appris comment parler aux clients pour qu’ils signent les pétitions.

Le week-end dernier, ils ont installé une trentaine de pancartes sur le parking et à l’entrée du magasin avec les photos des étudiants travaillant dans le magasin. Le titre de la pancarte: “Chômeur ou chômeuse en sursis”. Sous la photo figuraient le prénom, les études suivies, le type de contrat et la date d’entrée dans le magasin. Ils n’ont pas demandé leur avis à ces étudiants. Deux d’entre eux m’ont dit que ça ne leur a pas fait plaisir que toute la ville connaisse leur situation. Ils n’ont pas protesté parce qu’ils veulent garder leur job.

D’habitude la tenue de travail est très contrôlée, mais en ce moment les T-shirts “Bricoleurs du dimanche” sont acceptés. Ils ont même reçu des nouveaux T-Shirts. Ils sont blancs avec les slogans en rouge. Sur le torse on peut lire: “Non à la fermeture le dimanche”. Au dos: “Oui au volontariat”. Sur le volontariat, je ne peux pas refuser trop souvent de travailler le dimanche parce que sinon il y a des frictions. Ils disent qu’on est payés double le dimanche, mais ce n’est pas vrai pour tout le monde. Ceux qui travaillent la semaine sont payés une fois et demie de plus, mais pas deux.»

«Dans chaque magasin, la direction a nommé un président des “bricoleurs du dimanche”»

Jonathan Guerrekpidou, délégué syndical au Castorama de Claye-Souilly.

Bien que ce magasin soit situé en PUCE et qu’il ne soit donc pas concerné par les fermetures du dimanche, les salariés sont quand même mobilisés.

«Les salariés que la direction veut mettre en avant dans le collectif des Bricoleurs du dimanche sont repérés. La plupart sont des personnes qui veulent évoluer et passer chef de rayon. Sur cent trente salariés, une trentaine va aux manifestations. La direction leur a dit qu’ils seront payés et qu’il y aura à manger.

Dans chaque magasin la direction a nommé un président des “Bricoleurs du dimanche”. Celui de mon magasin n’a pas un an de boîte. Ils ont des réunions régulières entre présidents nommés dans chaque magasin. Il y a aussi des réunions avec le directeur, le responsable des ressources humaines, le contrôleur de gestion et tous les chefs de secteur.

Quand un rassemblement ou une manifestation sont programmés, ils organisent une réunion et préparent la logistique. Ils demandent à des personnes de s’occuper des tables pour faire signer des pétitions. Si une personne ne veut pas, il y a d’abord le chef de rayon qui vient la voir. Si elle résiste encore, c’est le chef de secteur qui vient la voir, puis c’est au tour du DRH.

On leur dit que s’ils ne vont pas aux manifestations, c’est qu’ils sont contre le mouvement et qu’ils seront responsables de la fermeture des magasins. Ils sont soupçonnés d’être avec les syndicats.

Même ceux qui sont pour le travail du dimanche, mais qui ne souhaitent pas manifester pour des raisons personnelles, sont pris à partie. Certains ont été déçus... ils se sont beaucoup investis dans la protestation et souhaitaient évoluer dans leur profession, mais comme les places de chef de rayon sont limitées, ils n’ont rien obtenu. Du coup ils se sont éloignés du mouvement.

Pour les dépenses pour les tracts, les banderoles, les tee-shirts, les bus et les collations, on leur a demandé qui payait. La direction nous a dit que c’était le siège.»

«Ce sont les chefs de secteur qui recrutent les personnes qui doivent manifester ou tenir des tables»

Jean-Marc Kopp, délégué syndical au Castorama de Fresnes.

Le Castorama de Fresnes ouvre tous les dimanches depuis fin 1997. Ce magasin a obtenu il y a peu une dérogation d’un an autorisant l’ouverture dominicale.

«Pendant quinze ans, le magasin a été ouvert le dimanche en toute illégalité. Au départ on n’était ouvert que cinq dimanches par an. En 1997 on a ouvert ces dimanches et comme ça leur a plu, on a continué. Ils distribuent des bons de réduction de 15% pour les clients qui viennent le dimanche. Alors effectivement, le magasin est plein le dimanche.

Ils ont affrété des bus, le panier repas était prévu. Trois ou quatre personnes par secteur, soit vingt-cinq salariés, se sont rendus à Matignon ou au ministère du Travail.

Ce sont les chefs de secteur qui recrutent les personnes qui doivent manifester ou tenir des tables. Généralement cela se passe en dehors des heures de travail, juste avant l’ouverture du magasin. Ils vont dans leur secteur et disent: “Qui veut y aller?” Deux mains se lèvent. “Il m’en faut trois.” Ils désignent la troisième personne et la troisième personne y va, parce qu’elle a peur de perdre son job ou de ne plus évoluer dans sa carrière.

La direction parle du dimanche comme d’un créneau d’expansion. Il y a quinze ans, les salariés ne croyaient pas qu’ils seraient obligés de travailler le dimanche. Maintenant qu’on y est, le prochain créneau d’expansion, ce sera la nuit.»

 

ANATOMIE D’UNE MANIPULATION

Le collectif de salariés de Leroy Merlin et de Castorama spontanément mobilisés pour travailler le dimanche cache en fait une opération de propagande préparée en amont par deux enseignes de bricolage, qui y ont mis les moyens: agence de communication, sondages sur mesure, avocat et antichambres patronales s’agitent dans l’ombre.

Mercredi 2 octobre,les «Bricoleurs du dimanche» ont sorti les T-shirts. Cent cinquante salariés de Leroy Merlin et Castorama se sont donné rendez-vous à proximité de l’hôtel Matignon.

Sifflets et pancartes sont de mise, le mouvement entend montrer sa détermination au mur de journalistes qui couvrent l’événement: France 2, France 3, Canal+, i>Télé, BFMTV, France Inter, France Info, RTL, Radio Classique, L’Humanité, Le Parisien et Le Figaro sont là. La presse a répondu massivement à l’appel du petit nombre de manifestants.

Une banderole a été imprimée pour l’occasion, on peut y lire: «Si on attend le rapport, on est morts». Le rapport dont il est question est celui que le gouvernement a commandé deux jours plus tôt à l’ex-P-DG de La Poste, Jean-Paul Bailly, sur la question du repos dominical. L’organisation de la manifestation est impeccable... Comment un mouvement de salariés présenté comme spontané a-t-il le temps et les moyens d’être aussi efficace?

Tout simplement parce qu’une agence de communication est aux manettes pour suivre et coordonner les actions du collectif. Cette agence, Les Ateliers Corporate, a parmi ses clients les enseignes Castorama et Leroy Merlin. Le job des Ateliers: attirer le plus de journalistes possible et agir ainsi sur l’opinion publique comme moyen de pression sur le législateur. Pour cela, l’agence cherche, selon son propre site Internet, à «identifier tous ceux, journalistes, blogueurs ou prescripteurs, qui par leur capacité d’influence contribueront à exprimer la transformation de l’entreprise». En résumé, ces professionnels de la communication travaillent sur l’image des entreprises et dans le cas des «Bricoleurs du dimanche», ils cherchent à présenter les intérêts privés des actionnaires de Leroy Merlin et de Castorama en intérêt général des salariés. Et il semble que cet exercice de haut vol porte ses fruits.

Tout a commencé en décembre dernier: quelques jours après l’assignation en justice de Leroy Merlin et de Castorama par Bricorama, l’agence de communication animait une réunion de crise. Une centaine de salariés approchés par leur direction étaient présents. Un témoin, déniché par Adrien Oster, journaliste au Huffington Post, raconte: «L’après-midi, on a été divisés en sous-groupes pour travailler sur différents thèmes, comme les moyens d’action à mettre en place, le nom du collectif, etc. En présentant notre travail aux consultants, certains ont eu l’impression que le débat était orienté et qu’ils nous menaient là où ils voulaient. Ils ont d’ailleurs éliminé pas mal de nos idées et au final, les moyens d’action que nous avons arrêtés ressemblaient beaucoup à ceux qu’ils nous avaient présentés le matin.» Le témoin précise que cette journée a été organisée sur son temps de travail et que la direction a tout financé, y compris les frais de déplacement et le buffet.

«Quand nous avons manifesté entre Montparnasse et le ministère du Travail, la direction a loué un bus, nous a fourni des sandwichs et on s’est servis dans les rayons pour préparer le défilé. Tout a été financé de A à Z par les patrons.»

Au sein des Ateliers Corporate, c’est Xavier Yvon qui est chargé de mettre de l’huile dans les rouages. «On les aide pour que les médias s’en occupent», explique le communicant à une journaliste de France 5. Scène stupéfiante: c’est lui qui sert de correspondant avec le haut fonctionnaire de Matignon venu le rencontrer. C’est aussi lui qui désigne à ce même fonctionnaire le porte-parole du mouvement que le Premier ministre recevra quelques minutes plus tard.

Il s’appelle Gérald Fillon (mais oui!), est salarié de Leroy Merlin depuis 2011. Il est en relation constante avec son coach, Xavier Yvon, ainsi qu’avec un certain Stéphane Attal, directeur associé… des Ateliers Corporate. Tout à sa tâche de communicant, ce dernier a négligemment oublié de déposer les comptes 2012 de sa société au tribunal de commerce. Une obligation légale dont l’infraction est passible d’une amende de 1.500 euros. Il faut dire que le poste de directeur associé de l’agence Les Ateliers Corportate mène à tout. Une ex-Dir’A est, depuis août dernier, directrice de communication du parti socialiste. Ce qui ne l’empêche pas d’être amie, sur Facebook, avec Gérald Fillon et Stéphane Attal, porte-parole et organisateurs du rassemblement devant Matignon.

Florence Livi

FO Hebdo - Octobre 2013

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