ENTRETIEN AVEC EULOGIA FAMILIA VICE-PRÉSIDENTE DE LA CONFÉDÉRATION SYNDICALE NATIONALE UNIE – RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

OIT

ENTRETIEN AVEC EULOGIA FAMILIA VICE-PRÉSIDENTE DE LA CONFÉDÉRATION SYNDICALE NATIONALE UNIE – RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

 

Force Ouvrière Hebdo: Vous venez d’alerter l’OIT de la mise en cause du droit du sol dans votre pays.
Eulogia Familia: Jusqu’à maintenant la loi prévoyait qu’une personne née en République dominicaine, même de parents en situation irrégulière, acquérait la nationalité dominicaine à sa majorité. Mais une décision récente du tribunal constitutionnel vient de remettre en cause cette disposition, y compris de façon rétroactive. Autrement dit, toute personne ayant ainsi acquis la nationalité dominicaine est tout à coup considérée en situation irrégulière. Il faut savoir que cela touche principalement les travailleurs et leurs enfants originaires d’Haïti, nos voisins. En effet, nombreux sont les travailleurs originaires d’Haïti installés de longue date ou plus récemment. Et la plupart sont entrés sans papiers.

Force Ouvrière Hebdo: Pourquoi y a-t-il tant de travailleurs haïtiens en République dominicaine sans papiers?
Eulogia Familia: Ce sont des personnes qui ont fui la pauvreté extrême dans leur pays. Par le passé elles faisaient l’objet d’une traite à l’initiative d’employeurs. Aujourd’hui, elles passent par des réseaux criminels de trafic de personnes. Des travailleurs haïtiens ont aussi été recrutés régulièrement, dans le cadre d’accords d’État à État, à titre saisonnier pour la récolte de la canne à sucre. Mais à la fin des récoltes ils ont été embauchés comme main- d’œuvre à bas coût, surtout dans les secteurs de l’agriculture, de la construction, ou comme travailleurs domestiques et parfois dans le tourisme (hôtellerie). Si la loi reconnaissait normalement automatiquement les enfants nés dans le pays comme dominicains, à l’exception des enfants de diplomates ou de personnes en transit, la réalité est que très peu disposent d’une carte d’identité. Leur seul papier est leur acte de naissance, mais sans carte d’identité il est difficile d’entrer à l’université, d’obtenir un passeport, de faire valoir ses droits. Or c’est à la suite de la démarche d’une personne qui voulait obtenir sa carte d’identité que la décision du tribunal a été prise.

Force Ouvrière Hebdo: Pourquoi une telle décision récente, alors que le pays est marqué depuis longtemps par une importante immigration haïtienne, dont l’économie a manifestement besoin?
Eulogia Familia: Il y a toujours un état d’esprit de rejet ou de crainte des immigrants haïtiens dans la société, qui est exploité par certains partis politiques. Il faut savoir que Haïti a occupé la République dominicaine entre 1822 et 1844 et que cette histoire passée est toujours agitée par certaines élites au pouvoir. Il y a une forme de racisme anti-Haïtiens et contre les gens à la peau noire. En 1994, un leader populaire, d’origine haïtienne par sa mère, avait sans doute gagné l’élection présidentielle, mais le scrutin a été tronqué pour l’en empêcher.
Et puis, en situation illégale, les travailleurs sont aussi plus facilement exploités. Les employeurs vantent leur plus grande productivité du fait qu’ils n’ont pas de syndicats. Deux responsables syndicaux, le Secrétaire général du Syndicat du sucre et celui de l’entreprise Romana Corporation, tombent d’ailleurs sous le coup de cette décision car nés de parents haïtiens.

Propos recueillis, en octobre dernier, lors du conseil d’administration de l’OIT, par Yves Veyrier.

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