Han Dong Fang, combattant du syndicalisme indépendant en Chine

Han Dong Fang, combattant du syndicalisme indépendant en Chine

«QUELQUE CHOSE EST EN TRAIN DE SE TRANSFORMER»

De passage à Paris pour présenter son livre Mon combat pour les ouvriers chinois, co-écrit avec le journaliste et réalisateur Michaël Sztanke, Han Dong Fang nous livre sa vision du mouvement ouvrier chinois, vingt-cinq ans après le Printemps de Pékin de 1989. Emprisonné, exilé, puis déchu de sa nationalité chinoise pour y avoir participé et avoir fondé le seul syndicat indépendant qu’ait jamais connu la Chine et dont la durée de vie n’a pas excédé deux semaines, Han Dong Fang a trouvé refuge à Hong Kong il y a vingt ans, où il dirige depuis le China Labour Bulletin.

FO Hebdo: Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant?
Han Dong Fang: En réalité, je n’ai jamais eu envie d’écrire un livre! Je pensais aussi que j’étais trop jeune pour écrire une autobiographie. Et il n’y a pas de raison précise de le faire maintenant. Pour être honnête, c’est juste que Michaël a beaucoup insisté. J’ai fixé comme condition que ni moi ni les ouvriers chinois ne soyons présentés comme des victimes. Au final, nous avons utilisé mon histoire comme un moyen pour raconter le cheminement des ouvriers chinois durant ces quarante-cinq dernières années.

FO Hebdo: Vous expliquez souvent que l’on assiste à un tournant dans le mouvement ouvrier chinois et en donnez pour exemple la grève de 2010 chez Honda. Pourquoi?
Han Dong Fang: Les ouvriers ont pour la première fois revendiqué des salaires plus élevés et le gouvernement chinois n’a pas réprimé la grève. Enfin, les ouvriers, mais aussi le gouvernement, ont eu la démonstration de l’inefficacité du syndicat officiel. Ce n’est pas la police qui est intervenue. C’est le syndicat officiel local qui a envoyé des gens, tous habillés en jaune, pour tenter d’obliger les grévistes à reprendre le travail. Ils ont échoué et cela a eu l’effet inverse. Après la diffusion sur Internet des images montrant leurs responsables en train d’attaquer les grévistes, de plus en plus d’ouvriers se sont mis à discuter, sur les forums sociaux, du fait que le syndicat doit leur appartenir.

FO Hebdo: Pourquoi les grèves continuent-elles chez Honda?
Han Dong Fang: Les ouvriers n’ont pas réussi à institutionnaliser le processus de négociation collective. Chaque année le salaire est réévalué, mais les ouvriers ne sont pas satisfaits. Ce constat nous a fait réfléchir à notre stratégie. Nous avons entrepris un travail dans une usine japonaise, Citizen Watch, avec nos partenaires avocats. Ils ont expliqué aux ouvriers l’importance d’élire, en leur sein, leurs représentants pour la négociation collective. Pour la première fois donc, les ouvriers ont réellement participé à la négociation. Chez Honda, ils ont obtenu que la direction leur octroie une augmentation. Chez Citizen Watch, ils ont obtenu de négocier l’augmentation.

FO Hebdo: Les syndicats libres sont toujours interdits, le droit de grève et de négociation collective aussi. Pensez-vous que cela peut évoluer?
Han Dong Fang: Ce qui est évident en ce moment sur le terrain, c’est que le gouvernement admet désormais la nécessité d’un système de négociation collective, même s’il n’est pas encore reconnu ni garanti par la loi. Et en reconnaissant de fait la nécessité de la négociation collective, le gouvernement et les ouvriers prennent aussi conscience de la nécessité d’un syndicat pas seulement en dehors du syndicat actuel, mais un syndicat complètement réformé, qui devienne réellement représentatif des ouvriers. Je pense que tout cela constitue un progrès important.

FO Hebdo: Comment expliquez-vous ce changement d’attitude du gouvernement?
Han Dong Fang: Dans l’économie de marché, le gouvernement n’est plus l’employeur et ne peut pas contrôler les multinationales. En même temps, il a besoin du soutien des ouvriers pour assurer sa légitimité. Sur ce point et seulement sur ce point, les intérêts des ouvriers et du parti communiste convergent. Mais le syndicat officiel n’a pas compris qu’après trente-cinq ans de privatisations, l’État et le Parti ne sont plus l’employeur et que le gouvernement doit donc se frayer un nouveau chemin dans les conflits du travail, qu’il a besoin que le syndicat fasse autre chose que de réprimer pour son compte.

FO Hebdo: Mais, la répression existe encore?
Han Dong Fang: Il y a des affrontements entre les forces de police et les ouvriers en grève. Mais le fait d’avoir participé à une grève n’est plus que très rarement puni comme un acte criminel. Il n’y a pas de répression politique. Au contraire, la multiplication des grèves oblige le gouvernement à chercher de nouvelles solutions. Le plus gros problème auquel nous sommes confrontés actuellement est que les employeurs licencient presque toujours les leaders ouvriers une fois que la négociation est terminée. Seuls les élus du syndicat bénéficient d’une protection. Notre organisation, le CLB, ne s’implique donc pas seulement dans le processus de négociation collective, mais aussi dans la défense légale de ces représentants ouvriers.

FO Hebdo: Vous avez fondé le China Labour Bulletin à Hong Kong, il y a vingt ans. Comment a-t-il évolué? Quel est son rôle exact?
Han Dong Fang: Nous avons commencé à un et demi [son ami Caï Chong Guo, directeur adjoint du China Labour Bulletin, était alors en exil en France et n’a rejoint Hong Kong que depuis deux ans, ndlr]. Aujourd’hui nous sommes une dizaine, sans compter nos partenaires et collaborateurs. Il y a vingt ans nous étions précaires et clandestins. Nous ne pouvions pas avoir une stratégie très claire. Nous ne pouvions qu’éditer le bulletin. Les conditions ont changé, la Chine a changé, ce qui nous permet d’agir beaucoup plus directement sur le terrain. Nous sommes un laboratoire. Nous ne sommes pas un syndicat et nous ne voulons pas le devenir. Nous formulons des propositions très concrètes, en l’occurrence la négociation collective. Et maintenant que nous avons organisé des séminaires, des conférences, il apparaît que tout le monde a compris que c’est ce système qui doit être privilégié. Nous sommes les seuls à offrir des formations aux ouvriers. L’objectif est qu’ils se renforcent, qu’ils apprennent à s’organiser, à se tenir sur leurs propres jambes. Qu’ils deviennent formateurs à leur tour. Nous publions tout ce que nous faisons. Nous traduisons ce que nous trouvons sur les sites Internet des organisations syndicales étrangères, en particulier ce qui concerne les conflits sociaux.

FO Hebdo: Si vous aviez une seule chose à dire aux syndicalistes français, que leur diriez-vous?
Han Dong Fang: Arrêtez de voir les travailleurs chinois comme des victimes car cela interdit tout espoir. Quelque chose est en train de se transformer. Ils deviennent au contraire une force pour l’avenir. Les ouvriers chinois doivent prendre conscience que la négociation collective existe ailleurs dans le monde, qu’ils ne viennent pas de l’inventer, et vous, vous devez prendre conscience qu’ils sont des camarades, pas des victimes qui vont vous voler votre travail.

Propos recueillis par
Evelyne Salamero
 
FO Hebdo - Février 2013

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