L’AUSTÉRITÉ FAIT L’UNANIMITÉ… CONTRE ELLE

Remise en cause

L’AUSTÉRITÉ FAIT L’UNANIMITÉ… CONTRE ELLE

Mode saisonnière ou mouvement durable? Même les promoteurs de la rigueur budgétaire finissent par admettre que ses prétendus effets positifs sont aux abonnés absents.

Connaissez-vous Thomas Herndon? Ce jeune homme de 28 ans gagne à être connu: étudiant en économie à l’université nord-américaine du Massachusetts Amherst, il travaille, sous la houlette de deux professeurs, sur une célèbre théorie économique élaborée en 2010 par deux économistes vedettes de Harvard nommés Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart. Selon ces derniers, la croissance économique d’un pays ralentit fortement lorsque sa dette publique dépasse 90% du PIB. Basée sur l’observation chiffrée de ce qui s’est passé dans plusieurs pays, les conclusions de l’étude sont adoptées par la plupart des économistes libéraux. Il s’agit de tout faire –en clair, ne pas hésiter à mener de sévères politiques d’austérité– pour que la dette n’atteigne pas le seuil fatidique des 90% du PIB. Une limite qui va devenir le mantra favori d’une bonne partie des dirigeants politiques: les ministres des Finances du G20 y ont fait référence dans un projet de communiqué commun. C’est aussi sur cette thèse que s’est appuyé le commissaire européen aux Affaires économiques, Olli Rehn, dans une lettre envoyée aux ministres de l’Économie en février dernier, pour enjoindre les États membres à ne pas dépasser 90% de dette publique.

Un dogme qui s’effondre comme un château de cartes

Par curiosité et par rigueur scientifique, le jeune Thomas Herndon s’est plongé dans les tableurs et les colonnes de chiffres de l’étude de Rogoff et Reinhart et a refait les calculs. Surprise! Il a repéré une série d’erreurs. Des données relatives à divers pays comme la Nouvelle-Zélande, le Canada et l’Australie ont été exclues des moyennes et leur intégration change radicalement les conclusions: au lieu de tomber à -0,1%, la croissance devient positive de 2,2%... Badaboum! Toute la belle théorie s’effondre comme un château de cartes et les politiques d’austérité perdent leur support scientifique à un moment où elles n’avaient guère besoin de ce genre de contretemps.

Car depuis quelques semaines, les voix se multiplient pour remettre en cause les politiques de rigueur. Certes, il y a déjà longtemps que les peuples les rejettent car ils sont les premières victimes en termes de baisse de niveau de vie. Bien que désavoués à chaque scrutin, quel que soit le pays, les promoteurs de l’austérité semblaient jusqu’à maintenant persuadés qu’ils menaient la seule politique possible: une cure difficile mais passagère, menée au nom de l’intérêt général.

C’est ce dogme qui vacille aujourd’hui. Il n’est pas un seul pays où les politiques d’austérité ont abouti aux effets annoncés par leurs promoteurs. Cinq ans après l’irruption de la crise, elles ont, en revanche, aggravé les inégalités, mis au chômage et paupérisé des millions de personnes ou plongé des pays entiers aux portes de la récession. Du coup, les groupies de la réduction des déficits sentent le vent tourner. De Louis Gallois à l’OCDE, du FMI au G20, les appels à la modération se multiplient mais portent plus sur le rythme que sur la direction à prendre. Jean Pisani-Ferry –récemment nommé par le gouvernement à la tête du Commissariat à la stratégie et à la prospective– soutient désormais que «la question n’est pas de savoir s’il faut réduire les ratios de dette publique, mais quand et comment».

Reste que ces replis, plus ou moins sincères ou tactiques, sont néanmoins un signe supplémentaire que l’austérité apparaît de plus en plus comme l’ennemie de la croissance, des citoyens et, au final, de la démocratie.
 
FO Hebdo - Mai 2013

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