«LES FEMMES SOUFFRENT, COMME LES HOMMES, DES CONSÉQUENCES SOCIALES DES POLITIQUES ÉCONOMIQUES ACTUELLES.»

Questions à... Jamal Hermes Ghibril, Présidente du Conseil libanais des Femmes

Interview réalisée le 18 octobre à Amman (Jordanie) à l’occasion de la réunion du sommet Euromed des CES (Conseils économiques et sociaux) et institutions similaires.

 
FO Hebdo: Vous venez d’être élue présidente du Conseil libanais des femmes. Quelle est cette institution et quels sont son rôle, ses objectifs et ses actions?

Jamal Hermes Gibril: En effet, je viens d’être élue, cela date de deux semaines. Ce Conseil est en fait une vieille instance au Liban, qui date des années 1930. Il regroupe aujourd’hui 170 organisations associatives de femmes et/ou consacrées au développement social. Je suis moi-même issue de l’une de ces associations, l’Association Amel International. Celle-ci agit sur le territoire du Liban à travers 23 centres qui se consacrent au développement du dialogue avec la jeunesse, aux droits des femmes, à leur accès à la formation professionnelle, mais aussi à favoriser l’accès aux soins des personnes pauvres, des migrants et des réfugiés palestiniens notamment. Nous avons, entre autres, créé une entreprise de fabrication de savon, qui permet à des femmes de travailler et de gagner ainsi un peu d’argent.
Le Conseil remplit, pour le compte et au nom de ses membres, un rôle stratégique. Notre but est d’exercer une pression sur les décideurs politiques, par exemple en faveur d’une représentation des femmes au Parlement. Aujourd’hui la législation impose comme seule obligation un quota de 10% de femmes candidates sur les listes et le résultat est que nous n’avons que 2% de femmes élues! Nous voudrions arriver à 30% de femmes élues.
Nous organisons aussi des campagnes contre les violences faites aux femmes, en particulier contre les violences domestiques, à la maison. Pour cela, nous militons pour une législation instaurant des sanctions contre les auteurs de violences de cette nature.

FO Hebdo: Comment votre action et votre Conseil sont-ils perçus par le monde politique, apparemment essentiellement masculin?

Jamal Hermes Gibril: Notre conseil est indépendant, mais certaines organisations membres sont liées à des partis politiques. Pratiquement tout le champ politique libanais est représenté et je suis très fière d’avoir été élue par tous. Et j’ai été élue sur la base d’un programme. J’ai deux objectifs. Premièrement, réussir à organiser une conférence nationale des femmes au Liban. Pourquoi? Parce qu’aujourd’hui la parole publique des femmes est trop souvent cantonnée aux questions de femmes, à leurs droits. Les femmes sont peu présentes dans le débat public sur les thèmes politiques, économiques, sur la législation et dans les débats électoraux évidemment. Une telle conférence permettrait de se consacrer à l’intervention des femmes sur ces questions.
Mon autre grand projet est de mettre sur pied une académie de management pour les femmes. Nous nous battons en effet pour que les femmes puissent accéder à des fonctions dirigeantes, à des responsabilités de haut niveau dans divers domaines. Aussi, nous devons les préparer à l’exercice de telles fonctions. Ce n’est pas simplement une question de formation supérieure. Nous avons plus de jeunes femmes étudiantes en université que de jeunes garçons. Mais il s’agit de former les femmes au débat, à l’argumentation, à la tenue d’une conférence, leur apprendre à parler en public, à la presse, bref de leur permettre de se présenter à l’égal des hommes et ainsi de se décomplexer, de se libérer!

FO Hebdo: Vous avez une lecture très politique et économique de la situation des femmes dans la région euro-méditerranéenne.

Jamal Hermes Gibril: Les femmes souffrent, comme les hommes, des conséquences sociales des politiques économiques actuelles et dans les situations de conflits qui touchent la région du Moyen-Orient. Elles subissent la pauvreté, les violences mais, en plus, elles sont violées, réduites à se prostituer ou au rôle de reproducteur. On nous a longtemps expliqué que la mondialisation, fondée sur le libre-échange et les normes de l’OMC, devait être source de progrès économique et social. Mais aujourd’hui nous avons plus de pauvreté, plus de frustrations et plus d’instabilité et d’insécurité. La pauvreté, la frustration et l’ignorance sont le terreau de l’extrémisme, du terrorisme, des conflits. Et ce ne sont pas seulement les pays du Moyen-Orient qui sont touchés. Concernant les femmes, et leur place dans l’économie en particulier, il y a une contradiction de fond qu’il faut dénoncer: les règles de l’OMC imposent l’ouverture totale des marchés. La conséquence est que le tissu économique local est fragilisé alors que, dans le même temps, on explique que les très petites entreprises devraient être soutenues parce qu’elles sont sources principales d’emplois. Mais elles ne peuvent pas être compétitives dans ces conditions. C’est comme si on mettait sur le même ring Myke Tyson face à un enfant au prétexte qu’ils sont soumis aux mêmes règles. Les pays occidentaux, champions de l’externalisation, s’en sont rendu compte lorsque la Chine est entrée à l’OMC. La recherche du travail à bas coût a conduit au chômage de masse. On doit donc poser vraiment la question du changement de modèle économique. Et on doit pouvoir le faire, ici, dans les Conseils économiques et sociaux.
Les gouvernements, même s’ils étaient sincères, ne peuvent pas grand-chose. Ils doivent avoir droit à un certain protectionnisme pour préserver les populations, l’économie et l’agriculture locales, les emplois. On pourra alors efficacement améliorer le sort des populations et celui des femmes en particulier.
 
FO Hebdo - Décembre 2012

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